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Alpha Blondy, grand maître de l’ordre reggae 1

Personnage clé du reggae africain qu’il a porté depuis plus de trois décennies, l’Ivoirien Alpha Blondy conforte son statut avec Human Race. Solide sur la forme, efficace et dense, ce nouvel album lui donne l’occasion d’agiter les consciences et de jouer ce rôle d’empêcheur de penser en rond qu’il cultive, tout en mettant en avant sa foi profonde.

L’expérience mériterait d’être tentée : approcher une boussole d’Alpha Blondy et voir si l’aiguille indique toujours le Nord ou si elle s’affole. À la fois parce que l’homme autant que l’artiste exercent un indéniable pouvoir d’attraction (et parfois de répulsion), mais aussi parce qu’il n’est pas toujours aisé de le suivre dans ses déclarations médiatiques, souvent volontairement piquantes, et ses prises de position peu conventionnelles. Avec une agilité très singulière, il surfe en permanence entre subtilités et contradictions apparentes.

L’actualité en fournit un nouvel exemple, avec le télescopage d’événements de natures différentes le concernant : d’un côté, la sortie de Human Race, son dix-huitième album ; de l’autre, son tout récent pèlerinage à La Mecque (en même temps que celui du chef d’État ivoirien Alassane Ouattara). Mélanger les deux n’a pas manqué d’enflammer les réseaux sociaux. Notamment quand « El Hadj » Alpha, coiffé désormais d’un shemagh qu’il ne quitte plus, signe sur un mur en dessinant… l’étoile de David !

L’Ivoirien est plus qu’un chanteur, et c’est ce qui confère à son travail une dimension au-delà de la musique. Il sait le poids des symboles et des formules bien senties, en joue et s’en amuse, voire s’en délecte, peut-être même en devinant les réactions qu’il provoquera.  Qu’importe de savoir si le père du reggae africain, auteur notamment de Come Back Jesus, ou Sebe Allah Ye et qui débute depuis des décennies chacun de ses concert en entonnant « Barouk Ata Adonai » sur Jerusalem, a dû au final faire un choix (les lieux saints de l’Islam sont interdits aux non-musulmans), la logique et la cohérence d’Alpha Blondy se sont toujours situées sur un terrain où les dogmes comme les étiquettes n’existent pas.

Garder la foi en l’être humain

À 65 ans, le « foulosophe » a changé de costume pour endosser celui du vieux sage, qui assure regarder avec optimisme ses prochains. Tel est le message global de Human Race, structuré autour de quelques idées récurrentes dans son œuvre. Des titres qui dénoncent, ajustent ceux qu’il appelle les « politichiens » (Nos hôpitaux sont malades ou Political Brouhaha)… bien qu’il ait accepté d’être élevé au rang de commandeur de l’ordre national, il y a quelques semaines. Des reprises, comme Whole Lotta Love empruntée au groupe de rock Led Zeppelin, ou Je suis venu te dire que je m’en vais de Serge Gainsbourg, premier artiste français à avoir popularisé le reggae en 1980. Sans oublier Les Païens, construit sur l’instrumental du classique Heathen de Bob Marley, et qui recycle en fait les paroles de Bénédiction, un titre de l’Ivoirien seulement présent sur l’album Live de 1993 : dans un esprit qui rappelle Jah Houphouët nous parle(mise en musique d’un discours du président ivoirien Houphouët Boigny), Alpha récite avec passion un extrait de la Genèse. Autre habitude : les featurings. Plus des apparitions que des duos, au regard des interventions très limitées de ces invités bankable : la Béninoise Angélique Kidjo, le Sénégalais Youssou N’Dour, le Congolais Fally Ipupa.

Le reggae d’Alpha Blondy possède sa signature musicale : des arrangements de cuivres reconnaissables entre tous, souvent imités par ses confrères d’Afrique de l’Ouest, qui ont l’avantage de rendre certains titres comme Kanou tout de suite familiers. Il a aussi ses fondations, et elles sautent aux oreilles sur le titre Human Race : cette basse jouée comme une percussion, ce tempo lent évoquent immédiatement Burning Spear, le Jamaïcain qui a éveillé en lui le goût du reggae, après avoir assisté à un de ses concerts à Central Park en août 1976.

Si le disque est conçu avec des ingrédients bien connus, dans des proportions qui le sont également, cela ne porte nullement préjudice à l’ensemble. D’abord parce que la recette a fait ses preuves et que le chanteur a un haut degré d’exigence, à défaut de prendre des risques. Ensuite, parce qu’il a autour de lui une équipe, le Solar System, dont les effectifs ont varié au cours du temps mais qui, dans sa formation actuelle, est devenue une redoutable machine de guerre. Impressionnante sur scène, au même titre que l’étaient les Wailers de Bob Marley à la fin des années 70.

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